Depuis 1985, une communauté associative située en Cévennes accueille des personnes démunies, marginalisées ou souhaitant expérimenter une autre façon de vivre ensemble. La communauté possède plusieurs lieux ; ils permettent une circulation des personnes selon leurs besoins ou les situations individuelles rencontrées. Côté cœur est un immeuble acheté il y a dix ans, à Alès, sa particularité est de se situer dans une ville fragilisée par la précarité, vestige d’une ère industrielle délaissée, aux portes des Cévennes.
L’environnement urbain impacte la vie communautaire, l’immeuble donne sur un faubourg, la porte d’entrée figure une zone de flux tendu entre un dedans à préserver et un dehors incertain. Une dizaine de personnes y vivent, tout à la fois des personnes cherchant une solution d’hébergement dans l’urgence, et d’autres, installées depuis plus longtemps. Un responsable, parmi les résidents, est nommé par l’association afin de gérer le lieu. Il a pour tâches d’aller chercher les denrées à la banque alimentaire de Nîmes, une fois par semaine, aider les résidents dans leurs démarches administratives, gérer les réunions quotidiennes, les activités collectives, résoudre les conflits et veiller au bon fonctionnement du lieu de vie. Les personnes accueillies viennent en majorité de la rue, certaines sortent de prison, d’autres sont réfugiées et demandeur d’asile, certaines ont tout perdu du jour au lendemain et se sont retrouvées démunies sans obtenir de l’aide ni de soutien familial ou institutionnel. Elles ont toutes en commun la volonté de s’en sortir, de mettre fin à certaines addictions, d’obtenir des papiers, de solutionner des situations souvent complexes ; administratives, financières, juridiques.
Vivre dans la précarité impacte durablement l’état de santé psychologique et physique des personnes. Didier Fassin* questionne notre société sur la manière qu’elle a de traiter les vies de celles et ceux qu’elle situe à ses marges, que ce soit sur les terrains du travail précaire, de l’exil ou du milieu carcéral. Selon lui : « Une vie dévalorisée finit par produire une vie abîmée. »
Mon approche photographique se construit dans le temps partagé, dans la durée et la rencontre. Je ne cherche pas à documenter ou à raconter des histoires individuelles mais plutôt à m’en imprégner afin de les faire ressentir ou percevoir. Il y a une implication physique de ma présence, une assimilation lente que je traduis en images. Je tente de dépasser certaines couches du visible, d’aller au-delà de strates superficielles, dans une volonté d’apporter un regard plus profond, plus appuyé, chargé d’une rugosité, en lien avec la dureté de ces parcours de vies et de ce vivre ensemble fragile et incertain. Revenir sans cesse dans ce même lieu pour tenter d’y voir ce que je n’y ai pas encore vu. En révéler une essence — traduite en tonalités de gris, en apparitions de lumières, textures, ombres, des espaces révélant des formes, des personnes, des objets ou rien. Marielle Macé** invite à passer d’un moment de sidération (ce que vivent ces vies est sidérant) à un mouvement de considération. Car « considérer, c’est regarder attentivement, avoir des égards, faire attention, tenir compte, ménager avant d’agir et pour agir ».
*Vies invisibles, morts indicibles, éditions du Collège de France, 2022
**ibid.